YVES FLORENNE Ecrivain, dramaturge, romancier, journaliste 1908 - 1992
YVES FLORENNE Ecrivain, dramaturge, romancier, journaliste 1908 - 1992

 

Office de ténèbres pour Don Juan

Cette œuvre est bâtie sur une architecture baroque de théâtre à l’intérieur du théâtre : Don Juan, auteur dramatique, courtise Isabelle, comédienne et interprète. Isabelle réapparaîtra à la fin de la pièce quand les comédiens posent la question : tragédie ou comédie ? On serait tenté de répondre : drame moderne.

Pendant toute la pièce, Don Juan est accompagné par son valet « Ombre » (à la fois son double, mais aussi « Hombre », l’homme) qu’il a délivré lorsqu’il allait être pendu. Don Juan a besoin d’un homme qui soit son ombre et puisse le remplacer auprès des « mille e tre » qu’il courtise. Ce Don Juan qui, tel Barbe bleue, collectionne les robes de toutes les femmes possédées jadis, est venu épouser une jeune fille de quinze ans, Pilar ; il est poursuivi par les assiduités de la libertine duchesse Malvida, et par les agaceries de la putain Caritad. Ombre dit à Don Juan : « Vous ne trouvez jamais la pucelle assez putain, ni la putain assez pucelle. » Don Juan a enlevé la fille du Commandeur, Béatrice, au nom symbolique ; il est poursuivi en justice. Mais Béatrice meurt et Don Juan recherche la tombe de Béatrice qui est aussi celle du Commandeur. Voici le défi que Don Juan lance à Dieu :

Don Juan

 

Quel coup de dés, ce défi ! Répondra-t-il ? C’est d’exister que je le défie. S’il n’existe pas, à qui refuser sa grâce ? Ah ! qu’il existe, le seul temps de mon refus ! Je ne veux pas mourir avec cette grâce sur le cœur. Qui me lavera de cette eau dont on a voulu me laver ? Me laver de cela que je n’avoue pas ! De cela qui est mon bien. Oui, qui, sinon moi ? Libre, l’homme ? Alors d’abord libre de toi. Je suis fatigué de toujours parler seul. Que l’autre vienne donc, nous nous expliquerons là-dessus, une bonne fois. (Silence.) Va-t-il me faire attendre ? Comme mon cœur est impatient ! Il bondit étrangement. Ce bondissement-là ne peut venir d’un homme, même de pierre. Il me soulevait au-dessus de moi, la nuit dernière, la dernière des nuits. Jusqu’à ce que crie cette bouche que tu t’es faite au cœur. Maintenant, le monde est silence. Ah ! que lui me parle, m’adjure, me supplie, menace, pour que je puisse dire non. (Temps.) C’est vrai que ma main brûle. Celle-ci, elle seule puisque l’autre éprouve sa brûlure. Froids pareillement le front, la poitrine. Cette seule main me brûle tout entier. Loin de m’abattre, m’épuiser ou m’engourdir, toujours la fièvre m’éveille, m’accélère, me multiplie et m’aiguise. Ah ! là-bas ; très loin encore, j’entends… Oui : c’est un pas qui vient. Mais je ne le reconnais point. Si loin, ce martèlement de pierre. Un pas qui est un frémissement, devient musique… Nuptiale ? funèbre ? guerrière ? C’est selon que souffle le vent. Le pas des aigles descend de la montagne, de nuée en nuage. Pourquoi ouvrir les portes ? La plus haute fenêtre eût suffi… (Temps.) Il vient. Plus léger qu’un voleur. Il surprendrait tout autre que moi, j’entends les pieds nus sur le marbre.

Il va très résolument à la rencontre du survenant Dieu !

Cloué par ce qu’il voit. Puis il se ressaisit, recule lentement du fond, les bras ouverts, comme pour, tout à la fois, arrêter, accueillir, étreindre.

Dieu est magnifique : c’est un ange qu’il m’envoie. Eh bien, soit ! Luttons donc. (Il embrasse l’espace de l’ange et sa prise sculpte un corps, mais aussitôt il se trouble, puis se domine encore.) Plus que magnifique Dieu : il sait par où me prendre, son ange est femme. Très femme, vraiment. Rien de moins surnaturel. La robe de l’ange tombée, paraît la femme. Viens, mon ange. Pour une autre lutte. Allons ! – Oui, j’aime que tu te défendes. Tu as nécessairement de la sainteté.

Yves Florenne aimait la fresque de Delacroix à Saint-Sulpice, représentant la lutte de Jacob avec l’ange – Don Juan se réveille en plein délire : Béatrice vient s’allonger près de lui. Lorsqu’arrive la police, elle découvre deux gisants. « C’est la fin de Tristan que vous répétez ? – Non, nous représentons la fin comme elle est », affirme la comédienne Isabelle.

On voit le parti qu’un metteur en scène pourrait tirer de cette pièce qui n’a encore jamais été jouée : la musique de Marc-Antoine Charpentier que chantent les religieuses du couvent donne la clé du titre. Les changements de décor pourraient n’être que suggérés par des effets de projection (Yves Florenne appréciait les recherches dramatiques, multimédias avant l’heure, de la Lanterne magique de Prague qui alliait théâtre, danse et cinéma). Très marqué par l’influence de Jacques Copeau, ami de Jean Dasté, il acceptait volontiers l’extrême simplicité du décor au profit du costume et du jeu des acteurs

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© Béatrice Didier