YVES FLORENNE Ecrivain, dramaturge, romancier, journaliste 1908 - 1992
YVES FLORENNE Ecrivain, dramaturge, romancier, journaliste 1908 - 1992

Claude Julien

« Comment évoquer rapidement l’activité foisonnante de ce journaliste exceptionnel qui, pendant un demi-siècle, et avec toujours la même facilité apparente, avec la même élégance, sut passer du “billet d’humeur” publié en première page du Monde quotidien – un billet inspiré par un simple fait divers, un propos maladroit, une situation cocasse – aux très denses comptes rendus de revues et d’ouvrages traitant des plus brûlants problèmes du moment ? Et cela en des temps tourmentés par les affrontements Est-Ouest, par les diverses phases de la décolonisation, par les premiers signes évidents d’une mutation économique que nul ne songeait encore à appeler “mondialisation”.

J’ai eu la chance de connaître un peu Yves Florenne lorsque je dirigeais le “Service étranger” au Monde, puis de beaucoup plus près, lorsque, en 1973, je succédai à la direction du Monde diplomatique à François Honti qui, bien entendu, n’avait pas manqué de faire appel à lui en raison de sa culture, de son talent, de sa passion parfaitement “civilisée”. Nous eûmes ainsi l’occasion de rencontres mensuelles pour échanger nos vues sur les principaux livres récemment publiés. La familiarité intellectuelle qui était née de la simple lecture de ses chroniques s’enrichit dès lors, pour moi, de dialogues périodiques […] À tort ou à raison, j’en ressortais toujours avec le sentiment que l’un et l’autre, prenions à ces conversations un égal plaisir. Yves Florenne était, certes, un authentique journaliste, et particulièrement doué, mais un journaliste dont le regard et la réflexion s’enrichissaient de ses autres activités créatrices, ce qui lui permettait d’affiner sa perception et son analyse des drames de la seconde moitié du siècle dernier.

Avec le recul du temps, certaines chroniques d’Yves Florenne paraissent aujourd’hui encore plus riches qu’au moment même où il les écrivait. Car, dans des signes à peine esquissés voilà quelque trente ans, il excellait à déceler l’annonce de ce qui serait durable, de phénomènes ou tendances qui ne pourraient que s’amplifier. Par exemple, rendant compte d’un livre d’Egdard Pisani consacré à l’Afrique, Florenne appelait à “secouer le joug de la sacro-sainte loi du marché, religion de l’Occident, qui ne cesse de la tourner et détourner, mais l’applique avec rigueur aux pays pauvres”.

Autre exemple, pris au hasard, entre mille autres : réfléchissant sur la laïcité, comprise en son sens classique, dans les rapports entre la République et les religions, Yves Florenne évoquait les violations dont elle avait souffert par exemple par une certaine “sacralisation de la Patrie”. Il s’inquiétait aussi d’une tentation déjà perceptible : celle de sacraliser la science. Et il notait : “Le doute critique se fait jour, sinon à l’égard de la science en soi, mais de ses prêtres, de leur autorité péremptoire, jusque dans leurs rivalités et leurs contradictions.” Quelques décennies ont passé, le phénomène demeure, bien actuel.

Yves se montrait attentif aux débats, parfois houleux et toujours présents, au sujet de l’immigration, de la xénophobie, du rejet de l’autre, de l’exclusion, du chauvinisme. Il s’attachait à esquisser les voies d’une politique ouverte, faite d’une volonté d’accueil, d’une “longue patience”, d’une pratique vivante de la laïcité à l’égard de toutes les religions. Et il ajoutait ce propos bien actuel : “Seule exception, mais qu’un État de droit ne peut accepter : leurs formes intégristes qui refusent toute laïcité ; car, pour celles-là, il n’est de loi que leur propre loi.”

Autre problème, très brûlant en ce moment : le terrorisme. Citant alors l’excellent livre que Casamayor consacrait à ce drame redoutable et parfois mal analysé, Florenne écrivait : “Pour voir, comprendre et essayer de faire le nécessaire, il suffirait, en somme, que chacun veuille bien ouvrir les yeux.” Ouvrir les yeux, déceler en temps utile les causes profondes du péril. Puis-je, à ce propos, rappeler que, cinq mois avant les attentats contre le World Trade Center et le Pentagone, des rapports rédigés, comme il se doit, par des experts, prophétisaient que le terrorisme ne pouvait poser de problèmes stratégiques réels? Inattentifs à des tensions et frustrations accumulées, ces experts en étaient restés aux formes “artisanales” du terrorisme déjà connu.

Pour conclure ce trop bref survol d’une longue et riche pratique du journalisme, je citerai cette phrase d’une chronique d’Yves Florenne dans le Monde diplomatique de février 1988 : comment parviendrons-nous, écrivait-il, soucieux de l’avenir, à projeter “sur le ciel de ce monde fermé une certaine lumière qu’on n’avait encore jamais vue” ? Tel fut bien, me semble-t-il, son constant souci – qui lui vaut notre profonde reconnaissance. »

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